Le chanoine Cornette, gardien de l’orthodoxie scoute


L’abbé Cornette, né dans le diocèse de Moulins en 1860, passe sa jeunesse à Bourbon-Lancy dans le diocèse d’Autun ; il va chez les frères des écoles chrétiennes, entre au petit séminaire d’Autun (1878).

« Vocation sacerdotale » des plus classiques, Cornette achève ses études à Paris, est ordonné en 1887 et se dirige vers l’enseignement. Il est nommé « censeur des grands », à Juilly ; victime d’un empoisonnement au blanc de césure (contenu dans la peinture de sa chambre), il est paralysé des deux bras.

A la croisée de l’éducation et de l’action sociale
Il retourne alors à Paris, puis en Suisse, Saint-Moritz (la station la plus chic de l’époque) où il avait emmené des élèves de Juilly en vacances ; il y noue de puissantes relations : la princesse Charlotte de Monaco lui aurait même offert le siège épiscopal de la principauté… Mais Cornette refuse, rentre à Paris où il est mis à la disposition du curé de Saint-Honoré d’Eylau. Il fonde, dès 1902, un cercle avec les grands élèves du lycée Janson-de-Sailly, tous jeunes gens de familles aisées et bourgeoises ; dans le comité de patronage, on trouve les noms de Georges Goyau, écrivain catholique de renom, du géographe Jean Brunhes, du doyen de la faculté des sciences de Fribourg… Causeries d’éducation religieuse, cercles d’études, mais pas de défilés de gymnastes avec drapeaux et fanfares : le milieu ne s’y prête sans doute pas.

En 1916, l’abbé Cornette reçoit la visite d’un jeune de quinze ou seize ans, Paul Coze, de retour d’Egypte où il avait découvert et pratiqué le scoutisme de Baden-Powell. Cornette découvre le scoutisme, veut le lancer tout en l’adaptant pour masquer ses origines sulfureuses, et avec l’appui du président de la réunion d’Eylau, Edouard de Macedo, fonde « les Entraîneurs » – bel uniforme réséda, cravate, chapeau relevé à la française portant cocarde tricolore… En 1918, les Entraîneurs comptent huit patrouilles. C’est à la même époque que les autres initiateurs parisiens du scoutisme se rencontrent et se coordonnent, notamment l’abbé Caillet et l’abbé de Grangeneuve : ceux-ci avaient conservé des relations nouées au temps du Sillon, et ce n’est sans doute pas par hasard que ces deux jeunes prêtres, ex-sillonnistes, sont aussi deux des cofondateurs du scoutisme en milieu populaire.

« C’est votre faute ! Pourquoi n’y a-t-il pas de scouts catholiques ? »
En octobre 1918, l’abbé Cornette rencontre, lors d’une cérémonie patriotique, un fort groupe d’Eclaireurs unionistes accompagné d’un pasteur qui lui dit fièrement – mais non sans une grande naïveté – qu’il y a plus de 75% de jeunes catholiques dans les rangs des Eclaireurs unionistes… Un peu plus tard encore, le même Cornette rencontre à Meudon des Eclaireurs de France rassemblés, dont les trois quarts se révèlent être de jeunes catholiques. Il s’en inquiète auprès de ceux-ci et s’attire la réponse suivante d’un jeune chef de patrouille : « C’est votre faute ! Pourquoi n’y a-t-il pas de scouts catholiques ? » Interpellé, le Chanoine Cornette rend visite au cardinal Amette qui l’encourage à créer un scoutisme catholique.

C’est pourtant un jésuite, Jacques Sevin, qui créera véritablement le scoutisme en France. Le chanoine Cornette le rencontre à Paris à l’automne 1919. Les deux prêtres se revoient le printemps suivant. Aux réunions des entraîneurs et à leur comité, Sevin impose son point de vue grâce à sa plus grande connaissance du scoutisme et à ses expériences. Cependant, le chanoine Cornette renâcle et soulève des objections. Adopter tel quel, même en le catholicisant, le scoutisme de Baden-Powell, c’est adopter aussi l’autonomie, voire le primat du chef laïc… On finit toutefois par s’entendre. Sevin rédige un règlement mettant en exergue le rôle privilégié de l’aumônier scout, mais conserve la quasi-intégralité de ses propositions. La fédération des Scouts de France naît officiellement le 25 juillet 1920, avec pour président un chef militaire prestigieux, le général Maud’huy ; elle comporte les trois troupes de Paris et les six fondées à Lille par Sevin. Les Scouts de France sont autorisés et bénis par le cardinal archevêque de Paris en janvier 1921. Ils reçoivent leur "définitive et solennelle consécration" du pape Pie XI en septembre 1925.

Le garant de l’orthodoxie scoute
Lorsque est mis sur pied le comité directeur des Guides de France, le chanoine Cornette est nommé "aumônier-conseil" du mouvement féminin. En novembre 1923, celui-ci donne cinq insructions relatives à l’historique du scoutisme, sa psychologie, sa loi, son code, ses principes, son cérémonial et sa hiérarchie. Il s’agit alors de faire en sorte que mouvements scouts et guides se développent dans une même unité doctrinale. De mars à juin 1924, il prend part à un comité mixte Scouts-Guides aux côtés du général Guyot de Salins, de M. de Macédo, d’Albertine Duhamel et d’Hélène Depaux-Dumesnil. Objectif : élaborer le règlement des Guides de France dans le souci d’un scoutisme de qualité. "Le scoutisme ne s’improvise pas. C’est une tecnhique, une méthode, une doctrine". Comment se décline-t-elle chez les Scouts et chez les Guides ? "Le Scout est fait pour l’extérieur, la Guide, pour l’intérieur", indique-t-il.

Le chanoine Cornette et le père Sevin vont incontestablement diriger les scouts de France pendant plus de dix ans. Aumônier général, membre du conseil d’administration et du comité de direction de l’association, Cornette joue de son entregent, de sa surface, de ses éminentes relations et de ses qualités diplomatiques pour rassurer les évêques qu’il va rencontrer un par un. Dans le même temps, il assure au mouvement le patronage de personnalités tels René Bazin, Georges Goyau, le Père de Grandmaison, Charles Flory, le père Janvier, le docteur Michaux ou encore Mgr Tiberghien. Soucieux de ne provoquer ni antagonisme, ni concurrence avec les autres acteurs de la jeunesse catholique, le chanoine Cornette assure la pérennité aux Scouts de France dont il reste l’aumônier général jusqu’à sa mort en 1936.

Philippe Laneyrie, auteur de l’ouvrage Les Scouts de France, l’évolution du mouvement des origines aux années 1980

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