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Sœur Valentine Delafon : “Ce ne sont pas les individus qui ont besoin d’être changés, mais nos rapports, nos manières de vivre ensemble”

soeur delafon 1Religieuse salésienne dans un quartier populaire au sud de Lille, Sœur Valentine Delafon œuvre pour l’association Valdocco. Elle travaille en faveur de l’éducation et l’insertion professionnelle des jeunes des quartiers défavorisés. « Chaque fois que l’on permet à un enfant de mettre des couleurs ou des sons sur des mots, on fait reculer la violence », disait Don Bosco, fondateur de l’ordre salésien, des mots qui sont devenus sa philosophie. Elle intervenait en novembre dernier lors d’une table-ronde au “Pélerinage de la rencontre” à l’abbaye de Marmoutier. Extraits choisis.


Fondée par le père Jean-Marie Petitclerc, l’association du Valdocco repose sur un principe simple : rencontrer des jeunes issus de quartiers sociaux là où ils vivent et passer avec eux la phase de l’adolescence. Dans cette période charnière de changement et de construction de soi, beaucoup de questions se posent aux jeunes, quel que soit leur milieu social. Pour pouvoir y répondre, certains ont la chance d’avoir des adultes sur qui s’appuyer, mais d’autres sont livrés à eux-mêmes, confrontés à de nombreuses difficultés qui prennent alors des proportions considérables. L’objectif du Valdocco est de les aider à se construire sans qu’ils décrochent du lien scolaire, familial ou social.

Des panoramas alpins aux visages radieux des cités bétonnés

"Je suis originaire de la région de de Grenoble où j’ai découvert le scoutisme, et c’est grâce à lui que j’ai trouvé ma vocation d’éducatrice et de sœur salésienne. J’ai grandi dans un milieu social plutôt aisé. A 18 ans, j’ai été invitée à être cheftaine sur un camp « Plein vent », et ça a été pour moi un choc d’une extrême violence. On accueillait des jeunes qui venaient des banlieues de Lyon, Bourgoin et Grenoble. Je ne pensais pas qu’à huit ans, on pouvait avoir d’autres préoccupations que de jouer, et j’ai découvert des enfants qui avaient déjà la haine dans les yeux. Des enfants qui, en une semaine de camp, nous avaient déjà organisé un trafic de vol de couteaux et qui s’insultaient tout le temps.
J’ai eu soudain l’impression de ne pas connaître mon propre pays : je pensais que la pauvreté était loin, en Afrique ou en Asie. Je ne m’étais pas rendue compte que ça avait été une richesse d’avoir été aimée par mes parents, d’avoir passé mon bac, d’avoir pu faire des activités sportives… Face à cette prise de conscience, j’ai eu envie de découvrir ce qui se passait dans le pays où j’avais grandi, et c’est là que ma vie a basculé. Je vivais alors dans d’un des plus beaux panoramas du monde : les Alpes. Et pourtant, j’ai découvert des paysages encore plus beaux dans des quartiers bétonnés : j’ai rencontré des visages, des sourires, des histoires, des amis, des gens qui avaient des choses incroyablement fortes à raconter et qui ont changé ma vie au point que je n’en suis jamais sortie”.

La méthode scoute comme boussole

A Lille, Sœur Valentine Delafon fait une deuxième rencontre qui l’a à nouveau transformée : “j’y ai découvert une pauvreté encore plus grande que celle que j’avais connue à Argenteuil et Lyon. Les parents étaient au chômage depuis plusieurs générations et les jeunes que je voyais n’avaient pas connu leurs parents ni leurs grands-parents travailler. Nous étions face à une sorte d’immobilisme : tout ce qu’on essayait de mettre en place se soldait par des refus. Je me sentais complètement impuissante. Je me suis retrouvée face à une question essentielle : pourquoi je suis là, pourquoi le Seigneur m’a envoyée ici ? Et, à force d’écouter, j’ai fini par entendre. Je me suis rendue compte qu’il fallait commencer par simplement être ensemble, passer du temps avec ces personnes, et qu’il faudrait patienter pour faire revenir l’envie de construire un projet”.

C’est là que la sœur salésienne met en place la méthode qu’elle a appris dans le scoutisme, et embarque des jeunes pour ouvrir un groupe scout : “avec le groupe scout de Lille-sud, on s’est aperçus que les sorties en pleine nature étaient très pacifiantes pour ces jeunes des quartiers : quand on insulte un arbre, il ne répond pas, et ça, c’est très pratique ! On a aussi découvert tout le symbole que représente la chemise scoute, la fierté qu’avaient les jeunes de la porter et la nouvelle identité qu’elle leur conférait. En mettant une chemise, je leur disais « on va expérimenter une autre manière de vivre ». Et là, ça m’a paru très intéressant, de leur dire « quand on est ici, on va se faire confiance et on va se parler correctement.». On dit souvent qu’on a le choix entre le bien et le mal, mais ce n’est pas toujours vrai : ces jeunes-là n’ont pas le choix, car ils ne connaissent rien d’autre. Donc, si je peux par le scoutisme, leur faire expérimenter autre chose, oui, quand ils auront 18 ans, ils auront le choix, ils auront expérimenté ce que c’est de vivre autrement”.

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Une chemise, un foulard et de la boue pour dépasser les préjugés

En 2012, ces jeunes vivent leur premier Jamboree Scouts-Guides, « Vis tes rêves », à Jambville. Issus des quartiers et habituellement stigmatisés, ils se retrouvent en chemise au milieu d’une foule immense de jeunes de leur âge qui portaient tous le même uniforme. Une expérience qui a changé leur regard mais aussi celui de Sœur Valentine Delafon.

 

“ Je crois que c’est là qu’ils m’ont changé : j’ai réalisé que ma mission n’était pas de sauver les quartiers mais simplement de mettre les gens en relation, de passer au-dessus des murs en train de se construire. Instinctivement, on a peur de l’autre, mais, quand les gens se rencontrent, ils ont énormément de points communs. A 12 000 dans la boue, quand les tentes sont inondées, tout le monde est dans la même galère quel que soit le quartier. Et ça, c’est fondamental. Ce ne sont pas les individus qui ont besoin d’être changés, mais nos rapports, nos manières de vivre ensemble. Avant, j’avais tendance à dire à un jeune « vas-y, bats-toi », aujourd’hui je lui dis « ouvre-toi aux différences de l’autre qui est là, parce que sans lui, tu n’y arriveras pas. » Et c’est pareil pour les chefs qui viennent vivre cette expérience : ils sont tentés par le découragement. Mais, au bout d’un moment, se posent la question de savoir « toi, comment peux-tu te laisser transformer par ce que les jeunes t’amènent ? ».”

Oser la rencontre pour grandir

Sœur Valentine est toujours surprise par ce que lui apporte les jeunes qui finissent par prendre le scoutisme à cœur : “ un dimanche de septembre, trois de mes pires gaillards sonnent à ma porte pour aller vendre des calendriers. Je ne pouvais pas m’occuper d’eux, mais ils m’ont dit « ne t’inquiète pas, on y va seuls ». J’étais réticente à les laisser partir, puis je me suis dit qu’ils étaient motivés. Je leur explique les règles et ils partent. Pendant ce temps, je prie pour que tout se passe bien. Une demi-heure plus tard, ils reviennent pour me demander des feuilles et un crayon. Ils voulaient faire une affiche pour faire la promotion d’une boulangerie qui venait de s’installer, pour lui faire venir du monde, en la distribuant dans la rue. La question de Dieu est là : je pense que Dieu est vie, qu’il est épanouissement de la vie en tout monde. Lorsque je leur ai dit que, quelque part, ils étaient sous le regard de Dieu qui les aime, qui ne les juge pas. Tout ce qui va être de l’ordre de la vie va être au service de Dieu. Pour eux il n’y avait pas de problème que ce soit une boulangerie musulmane, qu’ils vendent des calendriers. Ils ont compris qu’ils étaient scouts. C’est là ou ils m’ont donné une leçon : ils collent à la pédagogie à la lettre. Le problème c’était moi, il a fallu que je leur fasse confiance, que je prenne ce risque, que j’ose me laisser transformer. »

“ Je me bats pour que des gens fassent confiance aux jeunes qui viennent de ces quartiers, car je sais que la rencontre va changer radicalement la vision de ceux qui vont les accueillir. L’enjeu est double : la rencontre est toujours risquée, on ouvre sa porte pour aider un petit jeune des quartiers, mais en fait c’est souvent lui qui nous aide, plus qu’on ne l’imagine."

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