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La démocratie en caravane : quelle place pour les chefs et cheftaines ?

Démocratie libre 2L’idée est venue de la maîtrise : expérimenter pleinement la démocratie en caravane. A l’origine, l’expérience scoute intègre déjà une dose de démocratie. Mais pour la caravane de Venoix de Caen, l’idée est d’aller encore plus loin. Dans un système plus horizontal qui vise à responsabiliser chaque jeune, la place du chef et de la cheftaine se réinvente.

« Je suis convaincu que la démocratie est l’un des plus gros enjeux de notre société », explique Jesse, l’un des chefs. « Le sens de la démocratie se perd aujourd’hui et il me semble important de se reposer les bonnes questions à son sujet. C’est notre rôle en tant que chefs et cheftaines de préparer les jeunes à leur avenir, et se questionner sur les systèmes de gouvernance en fait partie. »

Afin d’amener la réflexion et la mise en place du projet, la maîtrise a interpelé les pionniers et caravelles sur des questions essentielles : qu’est-ce qu’un « chef » ou une « cheftaine » ? Quel est son rôle ? Pourquoi ce nom ? Ce questionnement a entrainé le remaniement du fonctionnement de la caravane : les jeunes ont voté un système de décision plus horizontal, dans lequel les pouvoirs de diriger et de décider étaient largement redistribués.

Explorer la richesse et les limites du fonctionnement démocratique

« Nous avons décuplé notre faculté d'écoute», explique Irénée, pour qui devenir "l'égal" des jeunes durant les temps forums était intéressant et enrichissant. « Cette expérience était pleine de sens » confirme Marie-Lucie. « J'apprécie lorsque la hiérarchie chefs/pionniers-caravelles est moins présente, car les jeunes expriment aussi des avis intéressants pour faire avancer la caravane ». Même si cette remise en cause n’était pas toujours confortable : « être partagée entre le rôle de directrice de camp et de simple membre de la caravane n’était pas toujours évident », nuance ainsi Pauline.

Pour l’ensemble de la maîtrise, cette expérience a beaucoup apporté aux jeunes : ils se sont formés à la prise de parole, à l’argumentation et ils ont affirmé leurs idées. Ils ont réfléchi aux limites de l’organisation pour essayer de l’améliorer, et ont pris conscience que la démocratie parfaite n’existe pas, qu’elle était plutôt un processus à perfectionner et à faire vivre. 

Les limites du système sont en effet apparues au fil de jours. Si cette expérience a mis la maîtrise en retrait, elle a aussi mis en avant son rôle parfois indispensable. « A la longue, les pionniers-caravelles se sont rendu compte que c’était finalement beaucoup de responsabilités que d’avoir du pouvoir ». Certains jeunes ont ainsi parfois réclamé l’intervention « non-démocratique » des chefs pour que les choses avancent plus vite ou parce qu’ils ne voulaient pas être responsables d’une décision. «  C’est intéressant de voir le rapport des jeunes à l’autorité, qui peut leur sembler aussi rassurante après l’avoir vécue dans la famille ou à l’école », ajoute Jesse. Certains jeunes ont également trouvé les débats trop longs ou peu intéressants. « Mais nous n’avons peut-être pas assez insisté sur le fait que la réunion et le débat sont des droits et non pas des devoirs, » explique Antoine.
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Passer le relais et perfectionner la formule

Cette année, tous les chefs et cheftaines ayant participé à ce projet démocratique ont passé la main, mais tous espèrent que les jeunes vont faire perdurer l’expérience. Ce qui n’empêche pas certaines réserves : pour Marie-Lucie « les projets dépendent encore trop du charisme des chefs et cheftaines. Les jeunes restent passifs : ils savent souvent dire lorsque ça ne leur plaît pas, mais sans vraiment proposer d'alternative. Ce n'est pas spontané pour eux de prendre de l'initiative ».

La question de la gestion du temps fait aussi partie des éléments à améliorer: les temps de discussions étant très longs et d’autres activités ont été sacrifiées, notamment les jeux et les temps de repos. Tout comme la question de la participation : « si c’était à refaire, je tenterais de faire passer une règle qui instaure des temps de débats facultatifs dans la journée, où les thèmes abordés seraient listés par chaque membre de la caravane sur un tableau tout au long de la journée quand une idée leur vient en tête », détaille Antoine. « Au moment des débats, on annoncerait les thèmes abordés et chacun serait libre de venir participer ou non.»

Pour Pauline, la directrice de camp, il est enfin essentiel d’établir par avance quelle marge de manœuvre on accorde à la maîtrise. Quelles décisions concernant la caravane peuvent être seulement prise par les chefs et lesquelles doivent être soumises au vote de caravane ?

Riche en enseignements pour les jeunes, ce type d’expérience permet également à la maîtrise de se poser des questions essentielles du point de vue éducatif : qu’est-ce que l’autorité ? Quelles sont les limites nécessaires à placer dans la relation entre les jeunes et éducateurs/éducatrices adultes ? Comment répondre au besoin de sécurité morale des jeunes, lorsque ceux-ci demandent aux chefs et cheftaines de trancher ?

Pour poursuivre la réflexion, retrouvez notre dossier Question de générations « la démocratie est-elle hasbeen ? » dans le numéro 55 d’Azimut de septembre 2018, et le Dossier éducatif « autorité, outil de liberté » dans le numéro 56 d’Azimut de novembre 2018.